Dans l’industrie, la compétence est une richesse stratégique. Mais la transmission de cette compétence, en particulier dans un format digital, est un défi majeur. Pourquoi ? Parce que le savoir des experts est souvent trop dense, trop technique, ou trop implicite pour être directement transférable dans un parcours de formation.
Transformer ce savoir en un apprentissage structuré, fluide et accessible, c’est tout un métier. C’est même l’un des piliers invisibles mais décisifs de la réussite d’un projet de formation digitale.
L’expertise métier : un savoir précieux, mais difficile à transmettre
Pourquoi l’expertise métier est souvent inaccessible aux non-initiés
Un expert maîtrise son métier, mais pas toujours sa transmission. Ce n’est pas un manque de bonne volonté, c’est une question de biais cognitifs. Comme le rappelle le mémoire La Malédiction de l’Expert :
« L’expert n’a plus conscience de la complexité de ce qu’il sait faire. Il agit par automatisme, ce qui rend difficile pour lui de décomposer ses compétences. » (p. 8)
Ajoutez à cela un vocabulaire très technique, une logique métier acquise par l’expérience, et des processus rarement formalisés, et vous obtenez un contenu intransmissible en l’état.
Les risques d’une mauvaise transposition pédagogique
Quand on tente de transformer ces savoirs sans méthode, deux écueils apparaissent :
- Le copier-coller de documents experts : trop techniques, trop denses, et souvent inexploitables par les apprenants.
- La simplification excessive, qui vide le contenu de sa substance, voire le rend contre-productif.
C’est pourquoi une méthode d’analyse et de reformulation est indispensable pour rendre ces savoirs utiles… et utilisables.
Mener des interviews qui révèlent le vrai savoir métier

Des entretiens en visio, ciblés et efficaces
La plupart de mes projets impliquent des experts basés à distance. Les entretiens se déroulent donc en visioconférence, en format court (1h en moyenne), avec un objectif clair : extraire une compétence exploitable pédagogiquement.
Je privilégie un cadre souple, rassurant, qui permet à l’expert de s’exprimer librement sans contrainte formelle.
Une méthode structurée, entre TFC et double diamant
Je m’appuie sur une adaptation de la méthode TFC (Transmission et Formalisation des Compétences), enrichie par une approche issue du double diamant :
- Exploration ouverte du métier, du terrain, des pratiques
- Focalisation sur une compétence clé
- Nouvelle ouverture autour de cas concrets, exemples vécus
- Synthèse structurée autour des éléments transférables
Cette méthode permet de faire émerger des contenus denses mais ciblés, qui reflètent la réalité du métier.
Adapter son approche aux experts réticents ou peu disponibles
Certains experts sont mal à l’aise à l’oral ou peu enclins à structurer leur pensée. Dans ce cas, j’utilise une stratégie simple mais efficace : partir de leurs réussites.
« Raconte-moi ton dernier projet qui s’est bien passé. Comment tu sais que ça fonctionne ? Qu’est-ce que tu préfères dans ton métier ? »
Cette approche positive déclenche souvent une parole plus libre et plus incarnée, dans laquelle le vrai savoir se révèle.
Extraire, structurer et reformuler les savoirs exploitables

Du discours brut à la matière pédagogique
Tous les entretiens sont enregistrés (Teams, Zoom, etc.). Je récupère le script intégral, que je nettoie pour ne conserver que le contenu à valeur ajoutée.
Ensuite, je fais un travail de traduction du discours expert vers le langage apprenant. Cela consiste à :
- décoder les expressions implicites,
- identifier les prérequis nécessaires,
- formuler des phrases pédagogiquement exploitables.
C’est là que le métier de concepteur pédagogique prend tout son sens.
La règle d’or : ce qu’on trouve sur Google n’a pas sa place
Une règle me guide dans ce tri :
Si c’est facilement trouvable sur Google, ça n’a rien à faire dans un module de formation sur-mesure.
Ce que je cherche, c’est l’expérience métier, les exemples concrets, les décisions prises sur le terrain.
C’est cela qui fait la différence entre une formation générique et un parcours réellement utile.
Une validation croisée pour sécuriser le contenu
Une fois le contenu reformulé, il est validé à trois niveaux :
- Le responsable formation, qui a une vision métier élargie et peut m’aider à reformuler ou restructurer.
- D’autres experts du même domaine, qui valident la terminologie, la cohérence, la précision technique.
- Les apprenants eux-mêmes, lors des bêta tests, qui confirment la clarté, l’utilité et la fluidité du parcours.
Cette validation croisée est indispensable pour sécuriser la qualité finale du module.
Convertir les savoirs experts en expériences pédagogiques engageantes
Rester fidèle à l’objectif pédagogique
Le tri des contenus ne se fait pas au hasard. Il repose sur un fil conducteur prioritaire :
Est-ce que ce contenu répond à un objectif pédagogique défini au début du projet ?
Si la réponse est non, je le supprime. Ce n’est qu’ensuite que j’ajuste le contenu à la durée cible du module.
Transformer le contenu en activités dynamiques
Pour engager les apprenants, il faut passer du texte à l’action :
- transformer un raisonnement en schéma ou animation,
- reformuler un exemple en mise en situation,
- faire deviner une règle via un serious game,
- consolider les acquis avec un quiz interactif.
« Moins il y a de texte à l’écran, mieux c’est. »
C’est un principe de base en e-learning. La valeur ajoutée pédagogique réside dans le choix des formats, pas dans la quantité d’information.
Exemples de vulgarisation réussie
Le mémoire La Malédiction de l’Expert illustre plusieurs cas concrets de transposition réussie, comme celui d’un processus de maintenance industrielle converti en jeu de diagnostic interactif ou celui d’une expertise sécurité transformée en checklist immersive.
Ces exemples montrent qu’il est possible de vulgariser sans trahir, d’alléger sans appauvrir.
Conclusion : un vrai métier, au service de la clarté et de l’engagement
Transformer une expertise en apprentissage ne s’improvise pas. Cela demande une écoute active, une capacité de synthèse, une culture pédagogique solide et une vraie sensibilité au terrain.
Ce travail invisible fait toute la différence :
- Pour l’entreprise, il garantit une formation utile, pertinente et bien reçue.
- Pour l’apprenant, il offre un contenu compréhensible, applicatif et motivant.
Dans un monde industriel en transformation permanente, cette compétence de traduction pédagogique est un levier stratégique de professionnalisation.
